Tensions entre l’Afrique du Sud et le Rwanda : Paul Kagame et Cyril Ramaphosa s’affrontent verbalement, mais un conflit direct est-il possible, SADC versus EAC ?

La prise de Goma par les rebelles du M23 en 2022-2023 a non seulement plongé l’est de la République démocratique du Congo (RDC) dans une crise humanitaire et sécuritaire, mais elle a également exacerbé les tensions diplomatiques entre deux poids lourds de la scène africaine : l’Afrique du Sud et le Rwanda. Les échanges acerbes entre les présidents Cyril Ramaphosa et Paul Kagame, ainsi que les révélations de la ministre sud-africaine de la Défense, Mme Angie Motshekga, qui a recemment affirmé que « tirer sur les troupes sud-africaines qui sont à Goma (RDC) sera considéré comme une déclaration de guerre », ont mis en lumière un conflit larvé aux implications régionales profondes. Mais ces tensions verbales risquent-elles de dégénérer en un conflit ouvert entre les deux nations ?

Les accusations : un duel diplomatique

D’un côté, l’Afrique du Sud, membre influent de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), a déployé des troupes dans le cadre de la mission SAMIDRC pour soutenir les Forces armées de la RDC (FARDC) contre le M23. Pretoria s’appuie sur des rapports des Nations unies et des renseignements militaires pour accuser le Rwanda de soutenir les rebelles.

De l’autre, Paul Kagame, président rwandais, rejette ces allégations avec véhémence. Lors de plusieurs sommets régionaux, il a qualifié les accusations de « mensonges » et de « campagne de désinformation » destinée à diaboliser son pays. Kagame insiste sur le fait que le Rwanda agit uniquement pour protéger ses frontières contre les menaces posées par les FDLR, une milice hutu opérant en RDC et liée au génocide rwandais de 1994.

Les prises de bec entre Ramaphosa et Kagame

Les échanges entre les deux dirigeants ont été particulièrement tendus. Cyril Ramaphosa, défenseur de la souveraineté congolaise, a appelé à un cessez-le-feu immédiat et à un retrait des forces étrangères soutenant le M23, visant indirectement le Rwanda. Kagame, de son côté, a répliqué en accusant l’Afrique du Sud de se mêler de questions qu’elle ne comprend pas, soulignant que la région des Grands Lacs nécessite des solutions locales plutôt que des interventions extérieures.

Ces prises de bec reflètent des visions divergentes de la stabilité régionale. Pour Pretoria, la paix en RDC est essentielle à la sécurité de toute l’Afrique australe. Pour Kigali, la priorité est de neutraliser les groupes armés qui menacent directement sa sécurité nationale.

Un risque de conflit direct entre l’Afrique du Sud et le Rwanda ?

Malgré ces tensions, un conflit armé direct entre l’Afrique du Sud et le Rwanda semble peu probable. Plusieurs facteurs militent contre une telle escalade :

  1. Les intérêts économiques : Les deux pays ont des relations commerciales et économiques significatives, notamment dans les secteurs minier et technologique. Un conflit ouvert nuirait gravement à ces échanges.
  2. La médiation internationale : L’Union africaine (UA) et les Nations unies jouent un rôle de modération, poussant les deux parties à privilégier le dialogue. La communauté internationale, y compris les États-Unis et l’UE, surveille de près la situation et encourage une résolution pacifique.
  3. Les priorités internes: L’Afrique du Sud, confrontée à des défis économiques et sociaux majeurs, n’a guère les moyens de s’engager dans un conflit régional. Le Rwanda, de son côté, cherche à préserver son image de pays stable et attractif pour les investissements étrangers.
  4. La complexité régionale: le conflit en RDC implique de multiples acteurs, y compris des groupes armés locaux et des puissances étrangères. Une confrontation directe entre Pretoria et Kigali ne résoudrait pas les problèmes sous-jacents et pourrait même aggraver la situation.

Bref, les tensions géopolitiques sont durables, mais un conflit direct semble improbable.

Si les tensions entre l’Afrique du Sud et le Rwanda reflètent des rivalités géopolitiques profondes, elles restent pour l’heure contenues dans le cadre diplomatique. Les échanges vifs entre Ramaphosa et Kagame illustrent les fractures régionales, mais aucun des deux pays n’a intérêt à une escalade militaire. La solution passe plutôt par une médiation renforcée et une coopération régionale pour traiter les causes profondes du conflit en RDC, notamment la gouvernance locale, le partage des ressources et la sécurité transfrontalière.

En attendant, les populations civiles de l’est de la RDC paient le prix fort de cette rivalité, rappelant que les mots, aussi durs soient-ils, ont moins de conséquences que les balles. Mais dans une région aussi volatile, la prudence reste de mise.

L’Afrique peut-elle éviter l’implosion régionale, autour de la crise congolaise ?

Alors que les rebelles du M23 campent aux portes de Goma et que les présidents Cyril Ramaphosa et Paul Kagame s’affrontent à coups de déclarations incendiaires, un sommet crucial entre la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe) et l’EAC (Communauté d’Afrique de l’Est) est annoncé par le Président de l’ Ouganda, Museveni, prochainement, dans l’ombre des volcans de la région des Grands Lacs. Objectif affiché : trouver une issue à la crise en RDC. Mais dans les coulisses, c’est un bras de fer géopolitique qui se joue, avec en toile de fond des milliards de dollars de minerais et des rancœurs historiques.

« La souveraineté n’est pas négociable » vs « L’hypocrisie des donneurs de leçons »

Cyril Ramaphosa (Afrique du Sud) ne mâche pas ses mots : « Nous ne resterons pas les bras croisés quand un État membre voit sa souveraineté piétinée par des milices soutenues de l’étranger », a-t-il tonné la semaine dernière, visant clairement le Rwanda. Son pays a déployé 2 900 soldats dans le cadre de la mission SAMIDRC, et Pretoria exige que Kigali « cesse immédiatement son ingérence » en RDC.

Face à lui, Paul Kagame (Rwanda) contre-attaque avec son calme habituel, teinté de sarcasme : « Ceux qui nous accusent aujourd’hui sont les mêmes qui ont fermé les yeux pendant le génocide de 1994. Leur moralité est sélective », a-t-il répliqué lors d’un discours à Kigali, sous les applaudissements de son audience. Le Rwanda, qui nie toute implication auprès du M23, exige que la communauté régionale s’attaque d’abord aux FDLR, milice hutu accusée de menacer sa sécurité nationale.

SADC vs EAC : Deux blocs, deux réalités

La SADC, menée par l’Afrique du Sud, mise sur la force :

en février 2024, des hélicoptères sud-africains ont repoussé une offensive du M23 près de Sake, sauvegardant l’axe vital Goma-Sake.

Stratégie: « Étrangler le M23 par une pression militaire », explique un officier sud-africain sous couvert d’anonymat.

L’EAC, où le Rwanda et l’Ouganda pèsent lourd, privilégie le dialogue :

exemple concret: en 2023, la pression internationale avait obtenu un retrait partiel du M23 de certaines zones… avant que les rebelles ne reprennent leurs attaques.

Stratégie : « On ne résout pas 30 ans de crise avec des bombardements », argue un diplomate ougandais.

Scénario catastrophe ou avancée inespérée ?

Ce qui pourrait sortir du sommet annoncé de l’ EAC/SADC :

Un compromis boiteux: une déclaration commune condamnant « toutes les forces négatives » – formule fourre-tout évitant de nommer le Rwanda.

Une trêve sous surveillance: déploiement d’observateurs conjoints SADC-EAC, comme lors de l’accord de Luanda (2022), rapidement violé.

Une escalade masquée : La SADC pourrait étendre sa mission militaire, tandis que le Rwanda intensifierait son soutien discret au M23.

Ce qui bloque sont les minerais! La RDC regorge de coltan, essentiel pour les smartphones, et d’or. « Goma est un verrou stratégique: qui la contrôle, contrôle les routes minières », explique Julien Paluku, analyste congolais.

Le Rwanda n’a jamais digéré le soutien passé de l’Afrique du Sud aux FDLR, perçus comme des « génocidaires » par Kigali.

« La balle est dans le camp de l’UA »

Alors que les civils fuient les combats – 7 millions de déplacés selon l’ONU –, l’Union africaine tente d’éviter le pire. « Si la SADC et l’EAC échouent, l’UA devra imposer sa médiation, mais elle manque de muscles financiers et politiques », reconnaît Amani Ntwari, activiste congolais.

Pendant ce temps, Ramaphosa et Kagame camperont sur leurs positions. Le premier répète : « La paix en RDC est non négociable ». Le second rétorque : « La sécurité du Rwanda n’est pas à vendre ».

Le sommet de la dernière chance ?

Entre les discours enflammés et les réalités sanglantes du terrain, une question persiste: les dirigeants africains peuvent-ils dépasser leurs rivalités pour éviter un embrasement régional, comme fut le cas en 1997, avec celle qui fut appelée « la première guerre mondiale africaine » ? Les espoirs sont minces, mais comme le murmure un diplomate européen à Goma : « Après 30 ans de guerres, même un petit pas serait une victoire ».

En attendant, les enfants de l’est de la RDC, eux, n’ont pas le luxe d’attendre des sommets : ils fuient, dans l’indifférence des chancelleries, au rythme des explosions et des conflits géopolitiques.

Résistant Congolais

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