Le discours du Président de la République de la République Démocratique du Congo à la Nation, très attendu mais aussi retardé, s’adresse à un pays en lambeaux.

Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, est tombée aux mains du M23 et de ses parrains rwandais après des semaines de combats sanglants.
À Bukavu, au Sud-Kivu, les habitants fuient en masse, anticipant un siège imminent. Les FARDC, malgré leur bravoure proclamée, reculent face à une armée rwandaise mieux équipée, mieux organisée. Les Casques bleus de la MONUSCO, spectateurs impuissants, évacuent leurs positions. Dans ce chaos, Tshisekedi s’adresse à une nation traumatisée. Son discours, diffusé depuis la « cité de l’Union africaine » – un symbole ironique pour une institution muette depuis plusieurs jours – ressemble moins à une stratégie qu’à un aveu d’impuissance, déguisé en appel patriotique.
Un discours sous tension : entre panache et improvisation:
la rhétorique du martyr
Tshisekedi, dans un costume sombre et un regard fiévreux, joue la carte de l’émotion brute. « Je partage votre douleur », lance-t-il, évoquant les hôpitaux bombardés et les enfants tués. Des mots forts, mais qui sonnent creux pour des millions de Congolais de l’Est abandonnés à leur sort depuis des décennies. L’hommage aux soldats morts – comme le général Peter Cirimwami – est légitime, mais ne masque pas l’incurie d’un système où des généraux incompétents ou corrompus ont longtemps miné l’armée.
Le président congolais cultive le pathos, mais évite soigneusement toute autocritique. Aucune mention des trahisons internes, des réseaux mafieux au sein des FARDC, ou de l’argent détourné qui aurait pu financer des drones ou des blindés. Le « sacrifice » des soldats sert de cache-misère à une déroute annoncée.
L’appel à la mobilisation : un leurre populiste ?
« Enrôlez-vous massivement dans l’armée ! », clame Tshisekedi, s’adressant à une jeunesse déjà sacrifiée sur l’autel des guerres cycliques. Le discours vante les Wazalendo, ces volontaires patriotes issus des groupes armés, comme solution miracle. Mais qui peut croire que des miliciens armés de machettes et de vieux AK-47 stopperont les drones rwandais et l’artillerie lourde ?
Pire, le président annonce une « réduction du train de vie des institutions » pour financer l’effort de guerre. Une promesse risible dans un pays où le luxe des élites contraste avec la misère des casernes. À Goma, des soldats racontent n’avoir pas touché de salaire depuis des mois: comment croire à une soudaine transparence ?
Cette mobilisation ressemble à une fuite en avant. Enrôler des jeunes sans formation, sans équipement, c’est les envoyer à l’abattoir. Et quid d’une réforme profonde de l’armée? D’un audit des dépenses militaires? D’une coopération technique avec des puissances non suspectes de complicité avec Kigali? Le silence est assourdissant.
3. La diplomatie : l’art de se mentir à soi-même
Tshisekedi égrène les mécanismes internationaux: Conseil de sécurité de l’ONU, processus de Luanda, Union africaine… Mais ces mots sont vidés de leur sens. Le Rwanda, membre influent du Commonwealth et protégé de puissances occidentales, rit sous cape. Les résolutions de l’ONU, depuis 2012, n’ont jamais empêché Paul Kagame de jouer au chat et à la souris.
Quand le président congolais tonne contre « l’inaction de la communauté internationale », il a raison.
Mais lui-même a-t-il su construire des alliances solides ?
Pourquoi l’Angola et l’Afrique du Sud, théoriquement alliés via la SADC, restent-ils tièdes ? Pourquoi aucun pays africain ne rompt-il ses liens avec Kigali ?
Tshisekedi se berce d’illusions. La « riposte vigoureuse » promise n’existe pas sur le terrain diplomatique. Sans pression économique sur le Rwanda (embargo, sanctions ciblées), sans un véritable soutien militaire étranger (hors mercenaires douteux), les discours à l’UA ne sont que du vent.
Les oublis coupables
La question minière: aucune mention de l’exploitation illégale de l’or, du coltan ou du cobalt … Pourtant, c’est le nerf de la guerre.
Les divisions internes: à Kinshasa, des députés sont muets sur les questions concernant la défense et ils n’osent même pas interpeller l’actuel ministre de la défense, un ancien infirmier… À l’Est, des communautés locales collaborent avec le M23 par désespoir. Le discours évite ces fractures.
Ce discours est un miroir déformant. Il accuse le Rwanda – légitimement – mais occulte les responsabilités congolaises.
Goma est tombée autant à cause de Kagame que de l’État fantôme de Kinshasa.
Un président dos au mur, un pays au bord du gouffre…
Le discours du 29 janvier 2025 restera comme celui d’un pouvoir acculé. Tshisekedi, en chef d’État légitime, a raison de dénoncer l’agression rwandaise. Mais son manque de vision stratégique, son refus de réformes structurelles politiques et son populisme martial condamnent la RDC à un cycle infernal.
Les « six fronts » évoqués (militaire, diplomatique, économique, etc.) ne sont que des slogans. Où est le plan concret pour reprendre Goma ? Où sont les preuves d’une coordination avec les alliés régionaux ? Comment protéger Bukavu sans aviation fonctionnelle, sans renseignement fiable?
Le discours de Tshisekedi aurait pu être l’occasion de rompre avec les pratiques toxiques de son gouvernement. Au lieu de cela, il enterre toute perspective de redressement interne.
Aucun dialogue national : les partis d’opposition, la société civile et les chefs coutumiers de l’Est réclamaient une table ronde d’urgence, réunissant toutes les forces politiques et sociales du pays. Tshisekedi préfère miser sur un nationalisme guerrier, évitant toute concession politique.
Un gouvernement Suminwa en roue libre
Corruption militarisée: la Premier ministre Mme Suminwa, pourtant responsable de la gestion des fonds alloués aux FARDC, n’a jamais rendu compte des contrats d’armement opaques tandis que les soldats de l’Est combattent avec des armes des années 1970!
Désastre humanitaire: sous l’actuel gouvernement, les fonds d’urgence pour les déplacés ont été siphonnés. À Bukavu, des ONG locales révèlent que les vivres destinés aux réfugiés ne sont pas distribués.
Pillage des ambassades du 28 janvier 2025: la passivité des forces de l’ordre lors des attaques contre les chancelleries africaines et occidentales trahit une complicité ou une incurie criminelle. Pourtant, aucun ministre de l’Intérieur ou chef de la police n’a été limogé.
En ne sanctionnant pas Mme Suminwa et se limitant à décrier le « vandalisme », Tshisekedi légitime un système où l’impunité est une stratégie de gouvernance.
Le président feint d’ignorer que sa « Premier ministre » est un boulet politique, dont les échecs alimentent la défiance populaire et la propagande rwandaise.
Les attaques du 28 janvier 2025 et les pillages qui ont suivi sont un crime sans coupables.
Les pillages des ambassades à Kinshasa ont exposé au grand jour la faillite sécuritaire du régime. Pourtant, le discours évacue cette humiliation avec une vague condamnation du vandalisme.
Responsables intouchables :
le ministre de l’Intérieur, dont les forces ont laissé faire les émeutiers, conserve son poste. Les commandants de la police, filmés en train de négocier avec des pillards, sont promus.
Diplomatie en cendres: aucune excuse officielle aux pays touchés, aucun dédommagement annoncé. La Belgique et les États-Unis menacent désormais de sanctions ciblées contre des membres du gouvernement.
Ces attaques, perçues comme une vengeance populaire contre des ambassades « complices du Rwanda », ont isolé la RDC.
En refusant de sanctionner la Suminwa et en ignorant les plaies internes de la RDC, Tshisekedi scelle le destin d’un pays en lambeaux. Son discours du 29 janvier 2025 restera comme celui d’un président déconnecté, préférant sacrifier une génération sur l’autel de sa survie politique plutôt que d’affronter les mafias qui rongent l’État.
En 2012, lorsque le M23 avait pris Goma, une solution négociée avait permis un répit. En 2025, Tshisekedi mise tout sur une victoire militaire impossible, au prix de milliers de vies. Son discours, bien qu’émouvant, ressemble moins à une feuille de route qu’à un chant funèbre pour une nation sacrifiée.
Dans les salons feutrés de Kigali et à Rutshuru, on savoure ce discours d’ination. Chaque appel à la « résistance » sans moyens concrets, chaque condamnation stérile de l’ONU, chaque jeune Congolais envoyé au front sans casque et sans logistique, conforte les rebelles dans leur stratégie:
la RDC, malgré ses richesses, reste un géant aux pieds d’argile.
Résistant congolais